Haïti, un État maître de sa souveraineté?
La solution haïtienne appartient aux Haïtiens. Un mantra que l’on chahute particulièrement depuis ces trois dernières années. Une réflexion s’impose : est-ce que Haïti est maître de sa souveraineté?
Il est essentiel d’intégrer l’histoire singulière de Haïti au contexte géopolitique et à l’évolution de la mondialisation depuis ses deux cent vingt ans d’indépendance. Malgré cette indépendance acquise de façon héroïque en 1804, sa souveraineté a toujours été fragile et gérée par un concert de puissances impérialistes se cachant derrière diverses institutions et organisations.
Aujourd’hui en 2024, Haïti incarne l’État failli (failed state), un État dépourvu de gouvernance, d’infrastructures viables, de services publics et de sécurité alimentaire. La question-clé : pourquoi Haïti n’appartient pas aux nationaux haïtiens?
Les fondements de la politique étrangère américaine :
Au-delà des tensions internes et externes que vivait le peuple dès son accession à l’indépendance et de la dette due à la France (un autre sujet pour un autre article), la Doctrine Monroe joue un rôle crucial dans les débuts d’ingérence du pays. Édictée par le président américain James Monroe, le 2 décembre 1823, ces principes de politique étrangère américaine ont permis aux États-Unis d’exprimer leurs intentions pour l’Amérique latine : protéger ces pays nouvellement indépendants et garantir leur souveraineté en excluant toute ingérence européenne du continent. Tel que cité par Britta Crandall et Russell Crandall dans le magazine America’s Quarterly « it was a sweeping, bold declaration calling for a hemisphere free of European interference. (…) and affirmed the United States would view European attacks on its hemispheric neighbors as aggression against itself. ».
Cela dit, au tournant du XXe siècle, la doctrine évolua et permit au gouvernement américain de formaliser le rôle policier des États-Unis en Amérique latine. Theodore Roosevelt déclara en 1904 le droit d’intervenir dans tout pays de la région: « the United States had the right and responsibility as an “international police power” to curb “chronic wrongdoing”—that is, “flagrant cases” of fiscal insolvency and civil unrest in the region. ».
Premier régiment du Corps des Marines des États-Unis
Port-au-Prince, Haïti, 1915
Suite à l’assassinat du président de l’époque, Vilbrun Guillaume Sam en 1915, le gouvernement américain prétexta l’instabilité politique de Haïti pour y envoyer ses troupes, les Marines. C’est ainsi que Haïti perdit une partie de sa souveraineté, durant cette occupation, une souveraineté dérobée sous les yeux de son peuple désarmé. Dès leur arrivée sur l’île, les militaires américains dévalisèrent les réserves d’or de la banque d’État d’Haïti, soumirent le peuple à la corvée (i.e. le travail forcé des paysans haïtiens) et dépossédèrent les agriculteurs de leurs propres terres. L’occupation américaine durera 19 ans en Haïti et figura parmi l’une des plus longues de l’époque dans la sphère latino-américaine.
La Gendarmerie et Garde d’Haïti, Port-au-Prince
(photo non datée)
Le néolibéralisme : un dérégulateur
En second lieu, il faut comprendre que toute l’Amérique latine a servi de laboratoire à l’École de Chicago pour l’implantation du néolibéralisme au cours du XXe siècle. Selon certaines critiques, comme Naomi Klein, dans Shock Doctrine, le néolibéralisme a fortement influencé les politiques adoptées au Chili dès l’arrivé d’Augusto Pinochet en 1973 par exemple.
Les grandes orientations se résument à:
i. Une privatisation accrue des ressources naturelles permettant au secteur privé d’obtenir une place prépondérante dans l’économie nationale.
ii. Un désinvestissement flagrant de l’État du secteur public où par exemple le système éducatif et de la santé sont également laissés aux mains d’organisations, d’institutions diverses ou de particuliers.
iii. Une auto-régulation des marchés qui déresponsabilise l’État face à une inflation galopante et donc aggrave les tensions socio-politiques. Les prix grimpent alors qu’aucune mesure n’est prise pour les stabiliser.
Les années 80 marquèrent les premiers essais de la privatisation en Haïti. C’est durant cette période que les sucrières nationales fermèrent l’une après l’autre « En moins de deux ans, cet ancien Chicago Boy (Leslie Delatour) a ordonné la fermeture de quatre usines de sucre dont la HASCO et la Sucrière des Cayes qui appartenaient à l’État haïtien. ». Le départ de Jean-Claude Duvalier en 1986, fut un accélérateur pour la privatisation favorisant l’ouverture des marchés et occasionnant par le fait même la disponibilité d’une main d’œuvre bon marché.
Par conséquent, les pertes d’emplois rattachées à ces fermetures ont contraint les employés des sucrières à trouver d’autres moyens de subsistance, bien souvent en déménageant vers la capitale, à la recherche de meilleures opportunités.
Un deuxième exemple est la production du riz haïtien, un sujet fortement mis en lumière ces dernières années. C’est dans le département de l’Artibonite qu’on retrouve plus de 70% des rizières du pays, d’où le surnom « grenier du pays ». Pourtant, sa production a carrément été annihilé dès 1984 à travers le Caribbean Basin Initiative de Ronald Reagan qui a perduré durant la présidence de Bill Clinton. Cette initiative a offert près de 66 millions de dollars US entre 1984 et 1988 afin d’indemniser les agriculteurs haïtiens pour les importations de riz se vendant à un prix modique. En bref, il s’agit de dumping, une tactique de concurrence déloyale. Un impact significatif pour les agriculteurs du pays qui encore une fois, perdent leur unique source de revenu et se voient forcés de quitter leur terre pour les villes avoisinantes.
En ce qui concerne l’éducation, près de 9 écoles sur 10 sont privées, selon la Stratégie de plaidoyer du Cluster Éducation: « Le secteur privé scolarise 77% des élèves au total et représente 85% des infrastructures scolaires ». Les crises politiques successives, la croissance démographique galopante ainsi que le sous aménagement de l’espace rural (un enjeu vital depuis l’avènement de la république) ont notamment contribué à la popularité des écoles privées en Haïti. Actuellement, divers organismes (e.g. communautaires, à but non lucratif ou non gouvernemental) ont été en mesure de financer et d’élaborer des programmes scolaires sans réel contrôle du Ministère l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP). Par conséquent, l’accès à l’éducation de qualité reste limité et le MENFP ne possède pas encore les outils nécessaires pour évaluer toutes les écoles sur le territoire.
L’éducation…
Près de 9 écoles sur 10 sont privées, selon la Stratégie de plaidoyer du Cluster Éducation:
L’omniprésence d’institutions internationales comme le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque mondiale (BM) reste capitale dans le paradigme néolibéral. Ces instituions ont pour mandat de mettre en œuvre les principes directeurs cités plus haut et favorisent cette dépendance économique. La Banque mondiale octroie des prêts aux pays en voie de développement conditionnellement à l’adhésion au programme d’ajustement structurel (PAS).
En signant l’accord d’emprunt auprès de la Banque mondiale, le pays demandeur laisse cette institution interférer dans la gestion de ses affaires internes. Dans le cas de Haïti, ce ne fut pas de tout repos d’après Justin Podur, professeur de l’université York à Toronto et auteur de Haiti’s New Dictatorship (Pluto Press, 2012). Selon lui, le président de Jean-Bertrand Aristide fut contraint de se plier au PAS afin d’assurer la continuité des fonds reçus de l’État américain en 1995. En bref, les gouvernements ne semblent avoir aucune marge de manœuvre pour négocier leurs propres termes, i.e. maintenir leurs industries et leurs ressources.
Au fil du temps, la réduction drastique des dépenses de l’État et les crises socio-politiques qui s’ensuivent ont donné place à des organismes oeuvrant dans divers secteurs. Ils figurent ainsi comme employeurs de choix pour les nationaux haïtiens. Il n’est donc pas surprenant qu’en 2011 (un an après le terrible tremblement de terre de 2010), Haïti comptait entre 10,000 et 20,000 Organisations Non Gouvernementales (ONG) fournissant 80% des services publics (Podur, 2012). Une aberration faisant d’elle la République des ONG selon Paul Farmer (Podur, 2012).
Conclusion :
Deux cent vingt ans d’indépendance, mais la souveraineté militaire, territoriale, alimentaire et sanitaire de Haïti est gérée par un concert de nations, d’institutions financières et d’organisations plurielles.
La relation Haïti-USA reste emblématique puisqu’il s’agit de deux pays diamétralement opposés, mais la question de souveraineté reste complexe.
Est-ce que Haïti aurait pu ne pas contracter de prêts auprès de la Banque mondiale? Il y avait-il une autre alternative? Est-ce que les sommes empruntées auraient pu être mieux administrées par les gouvernements successifs et faire preuve de transparence?
Actuellement, un Conseil Présidentiel gouverne Haïti issu d’une sélection qui fut longuement débattue. La diaspora, le peuple et de nombreux experts ne cesseront de remettre en question l’ingérence de la communauté internationale.
Nous assistons au cycle infernal d’un État failli, un État faible dont la destinée lui échappe dans un monde hypermondialisé.
« Qui tire les ficelles du pays? ». Les géants continuent de former des conglomérats pendant que les petits producteurs sont démembrés, se voyant obligés de confier leur bien-être à des politiciens démunis.